Du 28 avril au 3 mai 2026, Abidjan est devenue la vitrine de la culture gabonaise. Désigné pays invité d’honneur de la 18e édition du Festival des Musiques Urbaines d’Anoumabo (FEMUA), le Gabon a déployé une délégation massive pour mettre en lumière son patrimoine, entre rites ancestraux et scènes urbaines électrisantes.
Une présence stratégique et institutionnelle
La présence du Gabon à cette édition ne doit rien au hasard. Elle est le fruit d’une diplomatie culturelle active menée par les plus hautes autorités des deux pays. Dès mars 2026, le Président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema avait reçu une délégation ivoirienne pour officialiser cette invitation, soulignant la volonté de faire de la culture « un pilier stratégique du développement et du rayonnement international du Gabon ».
Cet engagement s’est concrétisé à Abidjan par la présence de Paul Ulrich Kessany, le ministre de la Culture gabonais, venu encadrer les festivités et renforcer les accords bilatéraux avec son homologue ivoirienne, Françoise Remarck. L’objectif affiché était clair : utiliser le FEMUA comme un levier pour promouvoir la « destination Gabon », non seulement sur le plan artistique, mais aussi touristique et artisanal.
Un pont entre les générations : de la rumba au rap
Musicalement, le Gabon a présenté un visage éclectique, réussissant le pari de faire cohabiter les icônes historiques et les nouvelles voix du rap.
La soirée spéciale dédiée au pays hôte a été un temps fort. La légende vivante Pierre Claver Akendengué, 83 ans, a incarné la mémoire musicale et l’unité panafricaine, confiant vivre « un rêve » sur cette scène ivoirienne. À ses côtés, des artistes comme Angèle Assélé ont porté des messages sociaux forts, interpellant les autorités sur la nécessité de « protéger les gens d’en bas ».
Mais la délégation gabonaise ne s’est pas limitée aux nostalgiques. Les amateurs de musiques urbaines ont pu applaudir une impressionnante brochette d’artistes modernes : Lord Ekomy Ndong, L’Oiseau Rare, Rodzeng ou encore Dementos ont assuré les shows sur la grande scène, prouvant la vitalité de la nouvelle scène gabonaise. Ce mélange des genres a permis de montrer toute la diversité musicale du pays, des rythmes tradimodernes de Lamalgame aux sonorités envoûtantes de la rumba.
Au-delà de la musique : gastronomie, sport et réflexion
La présence culturelle gabonaise a largement dépassé le cadre des concerts. Le festival a organisé des espaces dédiés à l’immersion dans l’art de vivre gabonais :
Le Pavillon d’honneur du Gabon : Installé sur le site du Village FEMUA à l’INJS (Institut National de la Jeunesse et des Sports), ce lieu est resté ouvert toute la semaine. Véritable vitrine du pays, il a permis aux festivaliers ivoiriens de découvrir l’artisanat local, la gastronomie et les richesses naturelles du pays.
Un match de gala : Pour renforcer les liens fraternels, les anciennes gloires des Panthères du Gabon ont affronté leurs homologues des Éléphants de la Côte d’Ivoire sur le terrain vert.
Les conférences sur l’IA : Le thème de cette 18e édition étant « Intelligence artificielle : menace ou opportunité pour l’Afrique », le Gabon a participé aux panels de réflexion. Le ministre Kessany a rappelé la nécessité pour l’Afrique de construire « une culture profondément enracinée, avec ses propres voix » à l’ère du numérique.
⚠️ La note amère : une sélection qui interroge, un népotisme qui persiste
Si la vitrine fut brillante, les coulisses peinent à masquer un malaise bien plus profond. Dans les allées du Village FEMUA et sur les réseaux sociaux, une même question revient, lancinante, portée par de nombreux fans gabonais et ivoiriens : pourquoi tant d’artistes gabonais talentueux ont-ils été écartés de cette délégation officielle ?
Des noms pourtant incontournables de la scène urbaine et traditionnelle gabonaise brillent par leur absence. Des artistes qui ont pourtant porté haut les couleurs du pays sur la scène internationale ces dernières années n’ont tout simplement pas été conviés. Leur seul tort ? Ne pas appartenir au bon cercle. Ne pas avoir le bon parrainage. Ne pas être « bien connectés ».
Sur place, les langues se délient, à mots couverts, par peur des représailles.
« Sur la scène, on nous dit de représenter l’unité. Mais dans les loges, on sait très bien qui a été choisi parce qu’il est talentueux… et qui a été choisi parce qu’il est le neveu de, le cousin de, ou le filleul politique de. Le tri a été impitoyable. Et pendant ce temps, des artistes qui méritaient largement leur place regardent le concert depuis Libreville, le cœur serré. »
Dans la 5e République, les vieux démons persistent
Le constat est d’autant plus douloureux qu’il survient sous une nouvelle ère politique. Après le départ d’Ali Bongo, l’arrivée du CTRI et l’avènement de la 5e République dirigée par le Président Brice Clotaire Oligui Nguema avaient suscité un immense espoir : celui d’une rupture franche avec les pratiques claniques et familiales de l’ancien régime. On avait promis le mérite, la transparence, une gouvernance débarrassée du copinage.
Pourtant, ce FEMUA 2026 vient rappeler une triste réalité : le népotisme est un virus qui ne connaît pas de régime. Qu’importe la couleur du drapeau ou le nom du président, les logiques de réseaux, de proximité familiale et d’intérêts personnels continuent de dicter les choix culturels majeurs. Le plombier, le fils d’un proche du pouvoir, l’artiste amateur mais bien introduit… ont parfois été préférés à des professionnels reconnus.
Sur les réseaux sociaux, la colère est contenue mais réelle. Un internaute gabonais écrit sous une publication officielle :
« On change de République, mais les habitudes restent. Ceux qui ont trimé des années dans les maquis n’ont pas été invités. À la place, on envoie à Abidjan ceux qui ont des parents à la présidence. La culture gabonaise ne mérite pas ça. »
Le prix d’une occasion manquée
Ce tri opaque fragilise l’image même que le Gabon souhaitait projeter. À Abidjan, les professionnels du secteur culturel ivoirien, accoutumés à plus de transparence dans leurs propres festivals, ont noté avec surprise l’absence de plusieurs têtes d’affiche gabonaises naturelles. Le message envoyé à la sous-région est paradoxal : « Le Gabon a du talent, mais il fonctionne au favoritisme. »
« Le Gabon a réussi sa prestation scénique, mais il a échoué sur le plan éthique. Envoyez vos meilleurs, pas vos mieux nés. »
Conclusion : Une réussite en demi-teinte
En quelques jours, le Gabon a su transformer le FEMUA en une vitrine partielle de son territoire culturel. Les artistes présents ont donné le meilleur d’eux-mêmes, les pavillon et match de gala ont séduit. Sur le plan artistique pur, la note est bonne.
Mais ce succès est entaché par la persistance d’un système népotique que la 5e République était censée abolir. Tant que la sélection des artistes officiels répondra davantage à des logiques de cour qu’à des critères de talent et de représentativité, le rayonnement culturel gabonais restera un géant aux pieds d’argile.
La vraie modernité ne se décrète pas sur une scène de festival. Elle se construit dans les coulisses, par l’équité, la justice et le respect de celles et ceux qui, jour après jour, font vivre la culture sans jamais voir leur nom figurer sur les listes officielles. En attendant, à Libreville, de nombreux artistes regardent les images du FEMUA, la gorge serrée, et se demandent : « À quand notre tour ? »
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